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Jacques

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Désorganisation schizophrénique aiguë et divorce des parents.
Par Theodore Lidz



Une désorganisation schizophrénique aiguë succède souvent au double lien insoluble dans lequel se trouve placé le patient du fait de la séparation imminente de ses parents. Le patient est tiré dans deux directions opposées par la concurrence de ses parents — situation reflétée dans l'idéation des patients en stupeur ou en excitation catatoniques, où chaque mouvement de leur part boule-verserait l'équilibre de l'univers ou enverrait les gens au paradis ou en enfer. Une jeune femme étudiante diplômée qui avait souffert de plusieurs épisodes catatoniques, raconta son délire au cours du premier épisode, lorsqu'elle croyait que le monde entier l'aimait, mais qu'elle se sentait responsable du bien-être de tous. A l'époque, ses parents avaient enfin décidé d'en finir avec leur mariage malheureux. Les deux parents utilisaient la patiente, leur aînée, comme confidente et recherchaient son alliance. Sa mère raconta à la patiente qu'elle craignait que le père ne séduise la soeur pubère de la patiente, avec laquelle il dormait souvent. Le père lui confiait que la mère était lesbienne, et constituait une menace pour leurs trois filles. L'homme dont j'ai précédemment parlé, avec qui sa mère dormait « comme mari et femme » lorsqu'il fit son premier épisode aigu, était devenu de plus en plus fou lorsque son père quitta la maison pour divorcer. Il songea d'abord à prévenir ses craintes de vivre seul avec sa mère en amenant chez lui une petite amie pour dormir avec lui, ce qui amena des complications et des conflits supplémentaires. Il ne craignait pas seulement la séduction sexuelle de sa mère, mais aussi de se retrouver avec la responsabilité de la rendre heureuse, ce que son père avait toujours été incapable d'accomplir.
Quand on réalise qu'un patient en état aigu réagit à la rupture prochaine du mariage de ses parents, qui le laisserait déchiré, dans la crainte d'être irrévocablement voué à la tâche de sauver la vie de l'un d'entre eux, on peut accomplir un travail thérapeutique considérable, même lorsque le patient se montre inaccessible. Un jeune homme de seize ans fut admis à l'hôpital dans un état extrême d'excitation. Il croyait qu'une bombe atomique avait détruit la ville, qu'il était le seul survivant, et que personne d'autre n'était réel. Au cours des quelques mois où il resta hors de contact, il fut possible de modifier la relation de ses parents en sorte qu'ils ne projettent plus de se séparer. Au début, la mère, qui prétendait n'être restée avec son mari si violemment excentrique que pour le bien des enfants, était encore plus déterminée à le quitter, parce qu'elle le rendait responsable de la psychose de leur fils. Pourtant, comme les discussions se poursuivaient, elle réalisa qu'ils étaient tous les deux en cause : leur mariage n'avait jamais mené à une véritable vie de famille, parce qu'ils étaient tous les deux pathologiquement attachés à leur famille d'origine, chacune sapant la valeur de l'autre. Le patient, qui avait longtemps cherché à combler le schisme, avait été terrifié à la perspective d'être le principal soutien de sa mère en l'absence de son grandiose père. Aidés par le soutien affectif de l'équipe hospitalière au cours de la crise, les parents cessèrent de se faire réciproquement des reproches, et commencèrent à faire face à leurs défauts comme époux et parents. Ils se soutinrent l'un l'autre suffisamment pour abandonner leur mainmise étouffante sur leur fils, et pour accepter le conseil de l'envoyer dans une école préparatoire après son rétablissement. Les difficultés étaient loin d'être réglées — la pathologie sévère du père proscrivait toute solution simple — mais ils s'arrangèrent pour que leur fils reste éloigné de chez eux, et pour lui éviter ensuite une implication dans leurs problèmes.


Extrait de Théodore Lidz, pages 170-171, "Le schizophrène et sa famille".  Navarin Editeur.