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Auteur Sujet: Passagers clandestins in utero...  (Lu 2709 fois)

Jacques

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Passagers clandestins in utero...
« le: novembre 19, 2009, 10:29:17 am »
Passagers clandestins in utero
LE MONDE | 16.11.09 | 14h24  •  Mis à jour le 17.11.09 | 06h38

Citation
Dans l'obscurité du corps de sa mère, calée bien en retrait contre la colonne vertébrale de cette dernière, Lola s'est cachée pendant neuf mois. Neuf mois pendant lesquels elle s'est développée seule, sans que jamais aucune caresse ou parole tendre ne lui soit adressée, sans qu'aucune échographie ne vienne la chatouiller. Elle-même veilla toujours à rester discrète : ses petits coups de pied dans la paroi utérine ne pouvaient-ils passer à bon compte, aux yeux de sa mère, pour de simples gargouillis d'estomac ?

Jusqu'à ce qu'un jour de septembre 2006, Lola décide qu'elle en avait assez de cette vie clandestine. Pour sa mère, Patricia, 47 ans, qui, rentrée à la maison, vient de déposer ses deux fils au collège, d'insistantes douleurs de reins se déclenchent. Les spasmes s'intensifient, reviennent... Patricia finit par appeler le SAMU. "Etes-vous enceinte ?", lui demande-t-on. "Mais non, voyons ! Je le saurais !"

La maternité, Patricia connaît. Pourtant cette fois elle n'a rien su. Ni ventre rebondi ni seins douloureux, ni prise de poids ni nausées ou vomissements : son corps obstinément mutique n'a pas manifesté le moindre symptôme de grossesse, ces derniers mois. Alors, tandis qu'elle attend les secours, allongée sur le transat de son jardin, elle envisage tous les scénarios possibles - sciatique, colique néphrétique ? - tous, sauf celui-là. C'est sa voisine, appelée entre-temps, qui, la première, identifiera ce qui est en train de se produire : "Vite, vite, il y a un bébé qui sort, là !"

Un bébé ? Certaines mères, ayant vécu comme Patricia ce phénomène que la médecine nomme "déni de grossesse", disent quant à elles "une chose", "de la chair" ou même "ça", pour désigner ce corps sorti si abruptement du leur et que, dans la sidération, voire la terreur de l'accouchement, elles ne parviennent pas à reconnaître comme étant un enfant - encore moins le leur.

Le phénomène n'a rien de paranormal : en France, il affecte une naissance sur 500, entre les dénis "partiels", révélés à un stade avancé de la grossesse, et les dénis "totaux", qui scellent leur secret jusqu'à l'accouchement. Soit, toutes les six heures, la venue au monde d'un "enfant du déni".

Loin d'être issues de milieux défavorisés, d'être déficientes intellectuellement ou de présenter des troubles psychiatriques, les femmes concernées sont d'une "normalité" désarmante, ce qui rend le phénomène encore plus troublant. "Il n'existe pas de profil type : toutes les femmes en âge de procréer peuvent faire un jour un déni", affirme le médecin Félix Navarro, spécialiste en santé publique qui, il y a cinq ans, a fait figure de précurseur en fondant à Toulouse l'Association française pour la reconnaissance du déni de grossesse (AFRDG). Car, paradoxalement mieux informé sur les rarissimes "grossesses nerveuses" (soit l'exact contraire du "déni" : le corps des femmes concernées manifeste des symptômes de grossesse alors qu'elles n'attendent pas d'enfant), le public ignore cette réalité, ou la confond avec celle des "grossesses cachées" - celles que cherchent à dissimuler des femmes qui, elles, se savent enceintes. "Il y a là un véritable tabou : le côté irrationnel du déni perturbe trop les gens", explique Félix Navarro.

Quoi ? Une femme pourrait être mère sans le sentir dans sa chair ? De qui se moque-t-on ? " Pour la société, c'est tellement inconcevable que cela en devient inaudible. Avec le déni, ce sont toutes les idées reçues sur la maternité et le fameux instinct maternel qui volent en éclats", analyse la journaliste Gaëlle Guernalec-Levy, auteure, en 2007, d'une enquête sur le sujet (Je ne suis pas enceinte, Stock).

Bousculé dans ses acquis, le corps médical n'est pas en reste. A l'exception des sages-femmes, qui, toutes, ont vu arriver en salle d'accouchement de ces patientes affolées, "gynécologues, obstétriciens, généralistes ou radiologues présentent un énorme déficit de connaissance sur ces cas qu'ils sous-estiment", déplore Israël Nisand, professeur de gynécologie obstétrique au centre hospitalier universitaire (CHU) de Strasbourg. "Comme si eux-mêmes, en une sorte du déni du déni, ne parvenaient pas à franchir le mur de l'incrédulité. En fait, ces patientes génèrent de l'angoisse chez les professionnels", reconnaît-il.

C'est qu'avec le déni de grossesse, l'inconscient démontre sa toute-puissance. Brillant prestidigitateur, il parvient à ce que "l'utérus de la femme - lequel, normalement, bascule vers l'avant lors d'une grossesse - monte, dans les cas de déni, vers le haut : le long de la colonne vertébrale ou dans les régions abdominales", poursuit Félix Navarro. C'est lui qui, lorsque le déni est "levé" en cours de grossesse, restitue aussitôt au corps de la mère les symptômes qu'il lui avait escamotés. Ainsi n'est-il pas rare de voir une femme passer d'une taille 38 au 40 en l'espace de 48 heures...

En psychanalyse, le terme "déni" a sa définition : il s'agit d'un mécanisme de défense qu'un individu met en place pour se protéger d'une souffrance par trop insupportable. Mais laquelle ? Christoph Brezinka - gynécologue-obstétricien à la maternité d'Innsbruck (Autriche), qui, le premier en Europe, avec le professeur Jens Wessel à Berlin, entreprit des travaux sur ce thème dans les années 1980 - a pu constater une récurrence, chez ses patientes, "d'un mauvais rapport à leur propre corps : nombre d'entre elles avaient connu des troubles de l'alimentation dans leur jeunesse, boulimie ou anorexie."

Cela n'est toutefois pas systématique, et, plus généralement, il semble que ces femmes aient souffert d'une carence, dans la relation à leur mère. "La construction psychique de la maternité se fait très tôt, avant l'âge de 7 ans", rappelle Noé Guétari, de la clinique de soins psychiatriques de Castelviel (Haute-Garonne). Pour lui, c'est "dans la transmission par leur mère de ce qu'est la féminité, que quelque chose s'est joué".

Chez toutes ces femmes, en tout cas, "il y a souvent, bien avant le déni de grossesse, un déni de leurs propres expressions et sensations : ce sont des femmes qui verrouillent leur corps, chez lesquelles il est difficile de déceler des émotions", constate la psychanalyste Sophie Marinopoulos, qui, depuis vingt-cinq ans maintenant, d'abord au CHU puis au Service de prévention de la santé psychique de Nantes, les reçoit.

De là à savoir pourquoi le déni intervient à tel ou tel moment d'une existence - et notamment, pour plus de la moitié des femmes concernées, lors d'une deuxième ou d'une troisième grossesse... le mystère demeure. Tout au plus suppose-t-on que certains facteurs circonstanciés (absence de disponibilité pour un nouvel enfant ; virage professionnel à prendre) ou certaines situations à risques (femmes convaincues d'être stériles ou qui, aux alentours de la ménopause, ne s'inquiètent pas d'une absence de menstruations) peuvent servir de déclencheur à une grossesse qu'on ne s'autorise pas, que l'on redoute ou que l'on n'assume pas, même si l'on peut parfois aussi la désirer en secret.

Patricia qui, si elle s'était sue enceinte, aurait aussitôt avorté, le dit bien : si sa petite Lola est là, "ce n'est pas pour rien". C'est elle, son "rayon de soleil", qui "l'a sauvée", alors qu'elle n'avait plus de goût pour l'existence. Pour autant, si le déni de grossesse peut être vécu comme "un miracle", il détruit aussi des vies. Et si Lola a eu la chance de venir au monde sur le transat d'un jardin, d'autres "enfants du déni" naissent, eux, sur un siège de voiture, au fond d'un garage, ou, le plus souvent et de façon sordide, sur la cuvette des toilettes, leur mère croyant presque toujours à une gastro-entérite, lorsque les contractions surviennent.

La porte est alors ouverte à tous les drames, qui, si le public était plus averti, pourraient être évités : bébés se noyant au fond des WC, tombant sur le carrelage, décédant d'hypothermie... Dix nourrissons meurent ainsi d'un déni chaque année en France, dont une moitié faute de premiers soins appropriés. L'autre, du fait d'un acte de leur mère, sous le choc d'un accouchement halluciné, pour les tuer. Ainsi le phénomène du déni de grossesse n'est-il le plus souvent porté à l'attention du public que par le biais de faits divers, l'affaire Courjault, en 2006, en étant le dernier exemple spectaculaire.

Pour autant, le droit pénal français, qui, longtemps, s'est montré inflexible à l'égard de ces mères criminelles (et, à ce titre, passibles de huit à vingt ans de prison), semble se sensibiliser lui aussi à la question. "Avant, on n'y croyait pas : une mère affirmant qu'elle ne se savait pas enceinte était tenue pour une menteuse ou une manipulatrice, témoigne Pierrette Aufière, avocate. Aujourd'hui, on sait qu'un déni peut exister en toute honnêteté. C'est là l'évolution. Elle n'est pas uniquement juridique, mais sociale."

Si la souffrance des mères semble donc enfin entendue, qu'en est-il de celle des "enfants du déni" ? Ont-ils été en état de "mort psychique" pour ne pas avoir été "investis" pendant le temps de la grossesse ? "Tout laisse à penser que, dans l'état d'extrême lucidité et de perméabilité de la grossesse, si la relation mère-bébé consciente a été gommée, une grossesse psychique inconsciente a pu se faire", assure Michel Libert, chef de service en psychiatrie infantile à Lille, qui, de 1994 à 2000, mena la première étude épidémiologique française sur le déni. "En témoigne en tout cas à quel point, une fois passé le choc de la naissance, la mère sait très vite installer des relations harmonieuses avec son enfant, dit-il. Comme si elle s'y était préparée, souterrainement." Nouveau prodige de l'inconscient ?

Lorraine Rossignol
Article paru dans l'édition du 17.11.09

 

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